"Neruda" : Pablo Larraín invente le thriller poétique
- Critique / Boris Courret
- 2 janv. 2017
- 2 min de lecture

Après avoir pénétré les entrailles du régime Pinochet, c’est à un autre homme ayant marqué l’histoire de son pays que s’attaque le réalisateur chilien. Avec ce "Neruda", le cinéaste nous propose un faux biopic fantasque et enivrant.
La note : 4/5
Le biopic, très peu pour lui. Les faits, encore moins. Ce qui intéresse Pablo Larraín, c’est le souvenir. Celui que Pablo Neruda, le plus grand poète chilien du XXe siècle, chantre de l’Amérique latine et des idées communistes, a laissé dans le cœur de son peuple. C’est cette mémoire que Larraín exhume, à sa manière. Et elle transporte avec elle les rêves et les fantasmes attachés au personnage de Neruda. 1948, Santiago. La Guerre froide s’est propagée jusqu’ici. Le poète et sénateur s’oppose avec virulence au pouvoir en vigueur. La même année, le parti communiste est interdit. Neruda devient un traître pour le gouvernement en place. Il doit s’enfuir. C’est cette période de sa vie que le réalisateur-scénariste a choisi de traiter. Cette cavale, qu’il va réinventer. "Je peux écrire les vers les plus tristes cette nuit. Je l’aimais et parfois elle aussi elle m’aima. Les nuits comme cette nuit, je l’avais entre mes bras. Je l’embrassai tant de fois sous le ciel, ciel infini", déclame un Neruda, alcoolisé et déguisé dans l’un des antres de joie et de décadence de la capitale chilienne. Un lieu "où la gauche intellectuelle se rassemble et s’aime dès le soir venu", comme nous le susurre une voix-off mystérieuse. Celle de Gael García Bernal qui campe, on le découvrira quelques instants plus tard, le personnage d’Óscar Peluchonneau, flic borné et de droite chargé de retrouver la trace du poète et de procéder à son arrestation. Et s’entamera entre eux un haletant et délectable jeu du chat et de la souris.
Acerbe
Après "El Club" en 2015, huis clos patagonien glaçant d’anciens prêtres pour certains pédophiles envoyés aux oubliettes par le Vatican, Larraín semble vouloir revenir à ses premières amours, l’histoire politique de son pays. Le cinéaste s’était déjà intéressé au régime Pinochet. Dernier exemple en date, "No" en 2012, où il ironisait sur un prétendu retour à la démocratie, avec un Gael García Bernal perdant ses illusions. C’est ce même humour acerbe qu’il utilise pour mettre à mal l’icône Neruda, incarné par un Luis Gnecco saisissant. Personnage ambivalent, tout à la fois grandiose et pathétique. Un jouisseur, prétendument défenseur du petit peuple. Déambulant pour fuir son poursuivant, de soirées de débauche en sombres bordels tout en étant capable de chanter avec une grâce sans pareille l’amour, la peine, la vie. Le tout saupoudré d’allusions grandioses et lumineuses aux polars de l’époque. Au polar hitchcockien. Mais au lieu de la mort, c’est un commissaire un peu naïf qu’il a aux trousses. Un commissaire qui semble là uniquement pour le mettre en valeur. Comme si le poète l’avait créé et qu'il n'existait que dans sa tête. Comme s’ils ne faisaient qu’un. Et Larraín de passer d’Hitchcock à Fincher.
Film de Pablo Larraín - Avec Luis Gnecco et Gael García Bernal. Durée : 1h48. Sortie le 4 janvier 2016
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